Consommez maintenant

Bon, je crois qu’on peut sereinement se dire que la nouvelle mode “Sauvez les libraires” a été récupérée. La conséquence de cette nouvelle propagande, c’est que vous allez tous vous forcer à attendre avant de consommer, par solidarité pour les petits commerces de proximité qui font tout le charme de votre ville. Après tout, ce sont eux qui font vivre la ville, avec leurs vendeurs souriants, leurs magasins sur des places piétonnes ensoleillées, décorés par de petits jardinets de fleurs, et dans lesquels les clients vont entrer heureux, bercés par le chant des petits oiseaux. Et puis même si on en dit souvent du, heu… du bien, c’est grâce à aux commerçants que votre ville peut prospérer. Si tous les magasins ferment parce que leurs propriétaires ont oublié de demander leurs primes d’état, leurs prêts à taux avantageux, et les quelques autres avantages négligeables dont ils peuvent bénéficier pendant un confinement, la ville va heu… qu’est-ce qu’elle va faire la ville ? Elle va fermer aussi, je crois… Enfin, je crois. C’est l’impression que ça donne en tout cas. Donc pour soutenir votre libraire de proximité, et par extension, votre ville de proximité, attendez pour consommer.

Donc, ne laissons pas fermer les librairies, et si vraiment on ne peut pas faire autrement, attendons pour consommer. Ne laissons pas fermer les rayons Librairies des FNAC et grandes surfaces non plus pour d’autres raisons, un peu moins montées en épingle (allez savoir pourquoi…), et si on ne peut pas faire autrement, attendons pour consommer.

Et dans ce cas précis, vous pouvez attendre pour consommer, parce que le livre N’EST PAS UN BIEN ESSENTIEL.

Le résultat de toute cette solidarité de faux-culs, qui comme d’habitude, ne sont solidaires qu’entre eux et ne pensent qu’à leur gueule, c’est que l’économie va chuter plus bas qu’elle ne l’aurait dû pendant ces quatre semaines. Et là, je ne parle pas de l’économie de votre petite ville ensoleillée remplie de places piétonnes fleuries et de gens souriants, je parle de l’économie du pays. Heureusement, le confinement des librairies ne va durer que 4 semaines. 4 semaines pendant lesquelles vous vous serez tellement retenus d’acheter des livres pour soutenir votre libraire avec la sensation oppressante de vivre dans une dictature, qu’à la fin du confinement vous allez tous vous ruer dans son magasin au mépris des règles sanitaires dont vous vous foutez de toutes façons. Pour acheter des livres qui vont s’entasser sur votre meuble préféré en attendant plusieurs mois d’être lus, comme d’habitude (parce que le Livre, c’est sacré, mais la lecture, à l’évidence, ça peut attendre).

Normalement, je ne devrais pas être d’accord non plus avec la fermeture des librairies. Par solidarité bien sûr, parce que la solidarité, c’est important. Et surtout parce que je comprends le problème.

Certains diront que je me prends pour un petit éditeur mais que je n’en suis pas un, d’autres diront que je me prends pour un scénariste mais que je n’en suis pas un non plus. Aujourd’hui, je me prends pour quelqu’un qui écrit un blog, alors que ce n’est probablement pas le cas, mais je comprends le problème des librairies parce que je le vis depuis bientôt 12 ans.

Normalement, moi aussi j’aurais dû me qualifier d’éditeur de proximité (quoi que ça puisse être), et juste fermer boutique parce que les gros éditeurs me font une concurrence déloyale (la définition de la concurrence déloyale ayant bien changé…), et que toute la chaîne du livre verrouille pratiquement l’entrée de mes livres en librairie à cause d’une politique de prix prohibitifs. Être éditeur, c’est pour les riches, pas pour les gens comme moi. Les libraires et les auteurs de BD officiels en sont conscients d’ailleurs, et quand ils entendent parler de ma situation (qui n’est pas si dramatique parce que j’arrive toujours à investir dans mes bouquins tous les mois), ils ont souvent cette phrase qui caractérise tout à fait la solidarité à la française : “C’est malheureux, mais tant pis pour lui”.

Donc, oui, je comprends le problème, et je vous aurais bien conseillé d’appliquer cette phrase hautement caractéristique de la solidarité à la française à vos libraires préférés pour qu’ils comprennent comment on se sent quand on risque d’être obligé de fermer et que tout le monde s’en fout, mais l’État est monté d’un cran pour passer à la solidarité à la Russe : les libraires ont les jambes cassées ? Cassons les jambes à tous les autres, comme ça ils seront tous à égalité. Et tant pis pour l’économie, on était partis pour emprunter encore à taux négatifs, de toutes façons… Dont acte. Maintenant, on a fait aussi fermer les rayons librairie de la FNAC et des grandes surfaces.

Et le résultat, c’est que vous allez attendre encore plus pour consommer, parce qu’avec toute cette prétendue solidarité, on vous a fait oublier ce qu’est la consommation. Alors je vais copier et coller un paragraphe de l’un de mes articles pour vous rappeler ce que c’est vraiment.

Consommer, ça marche comme ça : quand vous trouvez votre produit au meilleur prix et aux meilleures conditions, si vous avez les fonds, vous l’achetez, quel que soit le vendeur. Il n’y a AUCUNE autre méthode. Ne vous demandez pas si vous achetez français ou non, puisque de toutes façon, vous allez acheter depuis la France. Ne vous demandez pas si vous alimentez de gros capitalistes au détriment de vos mesquins de proximité. N’achetez pas pour soutenir vos petits commerçants, c’est l’antithèse du commerce. Ne vous posez pas de question d’éthique. Dites-vous que plus votre gros capitaliste préféré gagne de l’argent, moins il aura de mal à payer une amende à cause d’une association spécialisée dans les droits de l’Homme dont vous ne faites de toutes façons pas partie. Ne vous demandez pas si vous devez absolument acheter sur Wish parce que Wish, c’est super-cool, alors qu’Amazon, c’est pas très tendance. Juste, consommez. C’est le seul moyen.

Si votre libraire est obligé de fermer, c’est son problème, parce qu’en tant que client, si vous voulez acheter des livres, vous trouverez un autre moyen. Si votre éditeur est obligé de fermer c’est son problème, parce que ses livres les plus populaires seront repris par d’autres éditeurs, et les auteurs les moins populaires n’auraient de toutes façon pas sorti d’autres livres avec la politique éditoriale actuelle. Et si un jour je suis obligé de fermer, ce sera mon problème. Si vous appréciez mes livres, achetez-les, sinon, ne les achetez pas. N’achetez pas quelque chose à quelqu’un pour le soutenir. Achetez-le parce que ça vous plait, ou ne l’achetez pas. Consommez maintenant.

A propos Eric Peyron

Eric Peyron n'est un Expert en Rien. Après trois années de Fac dont deux redoublements, Peyron a commencé les petits boulots en intérim pour gagner un peu de blé. Heureusement, inconditionnel de comics en version originale (à cause de la censure et des traductions lamentables de la plupart des versions françaises de l'époque), Peyron est rapidement devenu traducteur d'anglais autodidacte pour des magazines informatiques des années 1990-2000, puis pour de nombreuses sociétés de traduction. Suite au refus par ces mêmes sociétés d'accepter une augmentation de ses tarifs en vingt ans, Peyron a fini par revenir à ses premiers boulots au SMIC, qui paradoxalement, vingt ans plus tard, rapportent plus que des traductions techniques… Actuellement, l'Expert en Tout fait donc de la mise en rayon, des inventaires et démonstrations en grande surface, monte et démonte des stands d'animation, donne des flyers aux passants dans la rue, distribue des prospectus dans vos boîtes aux lettres, et remplace des affiches dans les toilettes des bars et restaurants. De jour comme de nuit. Accessoirement, il est aussi auteur de BD en auto-édition, mais ça, vous le savez probablement déjà. Bref, Peyron est un type qui ne comprend absolument rien à rien, comme la plupart des imbéciles qui se baladent régulièrement sur les réseaux sociaux, mais ça va pas l'empêcher de donner son avis !

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