Les droits d’auteur, Part Two

Comme je l’écrivais dans l’un de mes articles précédents, l’inflation, c’est pas un sujet simple, mais il y a un moyen de l’appréhender de façon à rendre les choses un peu plus claires, au moins pour avoir un début de raisonnement : y réfléchir comme un auteur de BD. La particularité d’un auteur de BD, c’est que s’il ne fait que de la BD, et qu’il n’est payé qu’en droits d’auteur, il est inévitablement appelé à s’appauvrir progressivement d’année en année. Principalement à cause de l’inflation. Le raisonnement, c’est ça :

Si un auteur touche 10 % sur la vente d’un livre à 10 euros, et qu’il vend 1 livre, il va gagner 1 euro. Avec 1 euro, il va pouvoir se payer un café en 1980. Si la valeur de son pourcentage n’augmente pas avec le coût de la vie, et qu’il veut se payer un café en 2020, il faudra qu’il vende 4 livres.

Voilà. Vous avez tout compris. Mais relisez le paragraphe précédent, quand même, pour mieux l’intégrer. Maintenant, évidemment, il faut affiner un peu le raisonnement. Il faudrait aussi affiner le prix du café (qui n’a pas flambé à 4 euros partout), mais là n’est pas la question.

Le problème des droits d’auteur

Tout d’abord, autant vous le révéler tout de suite, la valeur d’un pourcentage de droits d’auteur n’augmentera pas avec le coût de la vie. Elle peut augmenter, mais sur d’autres bases, et pas indéfiniment.

Ensuite, un livre qui était vendu à 10 euros dans les années 80 ne sera pas vendu à 10 euros en 2020. Son prix va augmenter, et faire augmenter en proportion les gains de l’auteur. Le problème, c’est que le prix du livre ne sera pas indexé sur l’inflation. Il ne sera indexé sur rien de particulier d’ailleurs. Il dépendra principalement de ses coûts de fabrication, et l’éditeur essaiera de le maintenir le plus bas possible pour avoir le plus de clients possible (à ce propos, si comme moi, vous avez commencé à lire des BD dans les années 70-80, vous avez remarqué la chute de la qualité du papier et de l’impression. Si vous lisez beaucoup moins bien les très petits caractères, ce n’est pas uniquement parce que votre vue baisse. Les éditeurs sont en train d’économiser sur tout le processus de fabrication pour baisser les prix). Ceci dit, ne vous méprenez pas, le prix du livre restera de toutes façons trop cher pour le client final qui, lorsqu’il achète un livre, finance tout son parcours dans la chaîne du livre.

Maintenir les livres à des prix relativement bas, ça va augmenter le nombre de clients, et donc augmenter les ventes et les revenus de l’auteur en proportion. Mais pas si les auteurs sont trop nombreux. Là, les ventes vont augmenter pour l’éditeur (ses revenus étant fonction du total de livres vendus, tous auteurs confondus), mais progressivement baisser pour chaque auteur (ses revenus étant uniquement fonction du total de ses livres).

De moins en moins de clients

Notez également qu’à cause de la prolifération des médias, les clients de 2020 ont moins de temps pour lire des BD, et en achètent globalement moins que ceux des années 80. Attention, je n’entends pas par là que les gens ne lisent plus. On lit beaucoup plus, et certainement de plus en plus vite, mais on lit moins de BD, faute de temps. Concernant le remboursement de l’à-valoir (l’avance sur droits d’auteur permettant de créer le livre en étant payé, et remboursée ensuite avec les ventes du livre), un volume de ventes à atteindre qui pouvait paraître ridicule en 1980 paraîtra donc énorme en 2020.

De plus en plus d’auteurs

La politique des éditeurs amplifie également le problème, puisqu’elle a tendance à s’adapter au nombre d’auteurs disponibles. Dans les années 80, un auteur de BD restait un oiseau relativement rare. En 2020, il y en a plein. Je dirais bien qu’ils sont tous plus talentueux les uns que les autres, mais le talent n’a pas une importance énorme dans le milieu artistique contemporain, sinon on ne lirait pas autant de merdes. Comme je l’explique dans mon premier livre, si vous voulez travailler dans ce milieu, il faut vous faire des relations. Ensuite, il suffit de se trouver au bon endroit, au bon moment, et saisir l’opportunité (pour parfois finir par signer un contrat pourri, mais il faut bien commencer…)

Cette pléthore d’artistes dans le milieu de la BD, à laquelle s’ajoute la pléthore d’artistes qui attendent à la porte, a fait évoluer la politique des éditeurs. L’un des avantages d’un paiement en pourcentage, lorsque les artistes sont peu nombreux, est que si votre premier album a peu de succès, vous avez l’opportunité d’en créer d’autres pour augmenter vos gains. Au bout d’une dizaine d’albums, même si vos histoires ne marchent pas trop bien, les pourcentages vous rapporteront une somme intéressante. En revanche, s’il y a trop d’auteurs dans l’écurie de l’éditeur, et que plein d’auteurs en herbe attendent à sa porte, l’éditeur ne va pas forcément accepter la création de votre deuxième album si le premier ne marche pas. Il risque plutôt de vous laisser en plan et d’investir son argent sur un autre auteur. Et là, vous n’aurez créé qu’un album. Et vous n’aurez presque rien en droits d’auteur. Et vous vous retrouverez bloqué. Notez que chaque fois qu’un nouvel auteur entre dans l’écurie de l’éditeur, il augmente les choix de l’éditeur (plutôt fier de donner sa chance à de nouveaux talents), et amplifie le problème. Et il a raison d’être fier, l’éditeur. Il faut donner leur chance aux nouveaux talents. Mais pas dans un système gangréné. En l’occurence, l’éditeur donne surtout aux nouveaux talents la chance de se convaincre que la BD, ça ne marche pas pour eux, d’arrêter de rêver, et de se trouver un boulot sérieux…

À tout ceci s’ajoutent bien entendu les charges sociales que l’auteur doit payer à l’État, et qui pourraient quand même être un peu moins élevées (surtout pour ce qu’elles apportent en cas de souci…).

Bref, sans un succès important de l’œuvre, et même avec une augmentation progressive du prix de chacun de ses livres, l’auteur ne va pas s’appauvrir rapidement. Il va s’appauvrir progressivement. Mais il va s’appauvrir. La bonne nouvelle, c’est que si le succès est au rendez-vous, et que l’auteur a commencé sa carrière il y a quelques années, il aura au moins l’illusion de s’enrichir, puisqu’il commencera à peine sa progression inéluctable vers la pauvreté, et qu’il n’aura aucune idée de ce qu’aurait été son niveau de vie avec le même volume de ventes une quarantaine d’années plus tôt.

Pour visualiser le processus, imaginez un verre troué qui se remplit constamment, avec un débit de liquide qui baisse progressivement et un trou qui s’élargit progressivement.

C’est un problème un peu compliqué quand on le vit, parce qu’on ne réalise pas immédiatement qu’on s’appauvrit, à plus forte raison quand la rémunération dépend aussi du volume des ventes. On ne comprend pas que même si la quantité d’argent gagné augmente, sa valeur diminue plus rapidement. On a tendance à penser qu’il faut travailler plus pour gagner plus, vendre plus pour gagner plus, et on ne comprend pas pourquoi inévitablement, on gagne moins.

Mais ce n’est pas une injustice.

Le statut d’auteur

Si un auteur est payé en droits d’auteur, il n’est ni un salarié, ni un prestataire de service. Le fait qu’il subisse cette baisse de revenus sans pouvoir négocier grand chose sur la base du coût de la vie est en réalité normal. C’est dramatique, mais c’est une conséquence de l’inflation. Quand on est payé en droits d’auteur, on peut se retrouver en mesure de renégocier son pourcentage, mais uniquement si l’œuvre a du succès, pas si elle n’en a pas.

En bref, on ne peut pas devenir auteur de BD en se disant qu’on va vivre de sa seule activité d’auteur de BD. On devient auteur de BD dans le cadre d’une activité d’artiste, en essayant plus globalement de vivre de son Art. Si de nombreux artistes font appel un agent, c’est parce qu’un agent fera à leur place toutes les démarches nécessaires pour faire avancer leur carrière, au lieu de les laisser se débrouiller seuls avec leurs clients. 

A propos Eric Peyron

Eric Peyron n'est un Expert en Rien. Après trois années de Fac dont deux redoublements, Peyron a commencé les petits boulots en intérim pour gagner un peu de blé. Heureusement, inconditionnel de comics en version originale (à cause de la censure et des traductions lamentables de la plupart des versions françaises de l'époque), Peyron est rapidement devenu traducteur d'anglais autodidacte pour des magazines informatiques des années 1990-2000, puis pour de nombreuses sociétés de traduction. Suite au refus par ces mêmes sociétés d'accepter une augmentation de ses tarifs en vingt ans, Peyron a fini par revenir à ses premiers boulots au SMIC, qui paradoxalement, vingt ans plus tard, rapportent plus que des traductions techniques… Actuellement, l'Expert en Tout fait donc de la mise en rayon, des inventaires et démonstrations en grande surface, monte et démonte des stands d'animation, donne des flyers aux passants dans la rue, distribue des prospectus dans vos boîtes aux lettres, et remplace des affiches dans les toilettes des bars et restaurants. De jour comme de nuit. Accessoirement, il est aussi auteur de BD en auto-édition, mais ça, vous le savez probablement déjà. Bref, Peyron est un type qui ne comprend absolument rien à rien, comme la plupart des imbéciles qui se baladent régulièrement sur les réseaux sociaux, mais ça va pas l'empêcher de donner son avis !

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